lundi 14 juillet 2014


LE FANTASSIN DES DROITS DE L'HOMME. 
Prix Nobel de la Paix et principal rédacteur  
de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.


Ancien combattant de 14-18, il a rejoint De Gaulle qui lui a donné comme mission de rédiger les statuts juridiques de la France Libre.
Peu après la déclaration de la grande guerre de 1940, alors que les hostilités n’ont pas encore commencé, René Cassin écrit un article intitulé «l’Etat Léviathan» Il compare l’Etat à ce monstre de la mythologie qui dévorait ses propres enfants.

« L’opinion publique doit soutenir les efforts des hommes qui veulent un droit international nouveau. Le droit supra national nouveau sera ce que le peuple enfin éclairé voudra qu’il soit» 
 
* * * * * * * * * * * * * * * * 

René Cassin est né le 5 octobre 1887 à Bayonne dans les Pyrénées-Atlantiques. Son père était négociant en vins.
Il fait de brillantes études au lycée Masséna à Nice avant d'entrer à la faculté de droit à Aix-en-Provence.
En 1906 il effectue son service militaire comme simple soldat puis reprend ses études. Licencié ès-Lettres, il remporte également le premier prix au concours général des facultés de droit.
En 1914, il est Docteur ès sciences juridiques, économiques et politiques lorsqu'il est mobilisé, avec le grade de caporal-chef.
A la tête d'un corps-franc, il est grièvement blessé par balles de mitrailleuse le 12 octobre 1914 à Saint-Mihiel et est soigné à Antibes. Il reçoit la croix de guerre avec palme et la médaille militaire.    
René Cassin
Réformé, René Cassin est renvoyé à la vie civile ; il enseigne à la Faculté d'Aix-en-Provence et à Marseille puis participe dès 1917 à la création de l'une des toutes premières associations départementales de victimes de guerre.
Agrégé de droit en 1919, René Cassin est, à partir de 1922, président de l'Union fédérale des Mutilés et Veuves de Guerre ; professeur à la faculté de Lille, il rédige et fait voter des lois en faveur de l'emploi des victimes de guerre et se dépense sans compter dans ses différentes activités.
En 1924, et jusqu'en 1938, le professeur René Cassin devient membre de la délégation française à la Société des Nations et lutte dans tous les domaines pour la Paix.
En 1929, il est nommé professeur de droit à la faculté de Paris et devient vice-président du Conseil supérieur des Pupilles de la Nation. En 1930, après un voyage au Moyen-Orient où il rencontre, en Palestine, de nombreux Juifs allemands, il mène, dès son retour, une active campagne contre le nazisme. La même année, il obtient le vote de la loi sur la retraite du combattant.
A la fin des années trente, il dénonce dans plusieurs discours le danger que représente le IIIe Reich pour l'Europe et le Monde.
A la déclaration de guerre, René Cassin est nommé à la direction de la documentation au Commissariat à l'Information et, au moment de la débâcle, il pressent la liquidation du régime républicain. Refusant l'idée de l'armistice, il décide, dès le 17 juin, de rejoindre l'Angleterre et embarque avec son épouse, le 24 juin à Saint-Jean-de-Luz, sur un bateau britannique de transport de troupes, l'Ettrick, à destination de Plymouth.
Le 29 juin, il se présente à Saint Stephens House et le général de Gaulle lui confie la mission de rédiger un accord avec le gouvernement britannique, maintenant le caractère purement français de l'armée de la France Libre, Charte signée le 7 août 1940 entre Winston Churchill et Charles de Gaulle.
Responsable du service juridique de la France Libre, membre du Conseil de défense de l'Empire à sa création en octobre 1940, René Cassin est le rédacteur des statuts de l'Ordre de la Libération créé par l'ordonnance n° 7 du 17 novembre 1940.
René Cassin, qui multipliera pendant la guerre les interventions à la radio de Londres et les articles dans la presse française libre, est nommé Commissaire à la Justice et à l'Instruction publique du Comité national français en septembre 1941. Il entame, fin 1941, une tournée de trois mois au Proche-Orient et en AEF.
A partir de 1942, il préside l'Alliance israélite universelle (AIU).
Il prend, à sa création en août 1943, la présidence du Comité juridique de la France combattante (qui fait office de Conseil d'Etat) fonction qu'il conserve au sein du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) avant de devenir à la libération, vice-président du Conseil d'Etat (jusqu'en 1961) puis Président honoraire.
Il siège également à l'Assemblée consultative d'Alger dès novembre 1943.
Entre 1942 et 1944, René Cassin est le représentant de la France au Comité des Ministres Alliés de l'Education et, de 1943 à 1945, représentant français à la commission d'enquête sur les crimes de guerre.
A partir de 1946, il préside pendant seize ans le Conseil d'administration de l'Ecole nationale d'Administration (ENA), faisant constamment valoir dans ces fonctions les principes exigeants qui sont les siens dans le service de la Nation.

 2 des signataires Eleanore Roosevelt et René Cassin
En 1946, il fait partie du petit groupe international, présidé par Eleonor Roosevelt, qui a la charge de rédiger la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, votée à Paris, le 10 décembre 1948, par l'Assemblée générale des Nations-unies.
En 1958 il préside le comité consultatif provisoire chargé de préparer la Constitution de la Ve République et reçoit, à l'Elysée, le serment du général de Gaulle, Président de la République en janvier 1959.
En juin 1960, le professeur Cassin est nommé au Conseil constitutionnel dont il sera membre jusqu'en février 1971.
Vice-président (1959) puis Président (1965-1968) de la Cour européenne des Droits de l'Homme, René Cassin reçoit en octobre 1968 le Prix Nobel de la Paix.
Membre de l'Institut depuis 1947, Président de l'Académie des Sciences morales et politiques, Docteur honoris causa des universités d'Oxford, de Londres, de Mayence et de Jérusalem, il fonde en 1969, à Strasbourg, l'Institut international des Droits de l'Homme.
Il est membre, en juin 1972, du Conseil de l'Ordre de la Libération.

René Cassin est décédé le 20 février 1976 à l'Hôpital de la Salpetrière à Paris. Ses obsèques ont été célébrées à la Chancellerie de l'Ordre de la Libération. En 1987, son corps est transféré au Panthéon.

• Grand Croix de la Légion d'Honneur
• Compagnon de la Libération - décret du 1er août 1941
• Médaille Militaire
• Croix de Guerre 14/18 avec palme
• Médaille de la Résistance avec rosette
• Commandeur des Palmes Académiques

Principales publications :
• La Pensée et l’Action, F. Lalou, Boulogne sur Seine, 1972
• Les Hommes partis de rien : le réveil de la France abattue, 1940-41, Plon, Paris 1974
 

* * * * * * * * * * * * * * * * 
Sur l’initiative du Consulat général de France
Conférence à la Cité Universitaire de Sao Paulo le lundi 13 décembre 2010
René Cassin, fantassin des droits de l’homme. Par Gérard Israël.

La crise cosmo politique générée, en particulier, par les attentats du 11 septembre 2001 qui firent 3 000 morts à New York, a-t-elle dressée une barrière infranchissable entre le principe fondateur des droits de l’homme et le premier d’entre ces droits : le droit à la sécurité de sa personne ? 
C’est en se plaçant dans cette perspective qu’un haut fonctionnaire des Nations Unis, selon une parole qui lui a été prêtée, aurait déclaré que la chute des tours de Manhattan marquait la fin de l’ère des droits de l’homme. 
Malgré le caractère provocateur et défaitiste de ce propos, l’auteur, si ce que l’on rapporte de lui est exact, se réfère au fond même de la philosophie des droits fondamentaux. Autrement dit à la déclaration française des droits de l’homme et du citoyen, qui proclamait, en 1789, lors de la révolution française, « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. » 
La sûreté, c’est à dire la sécurité de la personne est placée au même plan que la liberté et, aux temps révolutionnaires, en rapport étroit avec le droit de résister à l’oppression. 
Si le monde du XXIème siècle n’offre plus les garanties essentielles de la sécurité, alors l’ère des droits de l’homme serait, peut être alors, en bout de course. Heureusement, nous n’en sommes pas là. 

La guerre hors la loi 
Vivons-nous toujours dans le temps de l’idéologie des droits de l’homme dont le français René Cassin, prix Nobel de la Paix et principal rédacteur de la déclaration universel des droits de l’homme (1948) a été l’artisan au lendemain de la deuxième guerre mondiale ? 

A y regarder de près, la vie et l’œuvre de René Cassin illustrent parfaitement les contradictions du XX° siècle. Ce siècle qui vie l’apogée de la révolution industrielle, la liberté pour de nombreux pays asservis, le progrès social et la revendication généralisée à l’humanité tout entière des libertés, du droit au bonheur, cette idée toujours nouvelle en Europe. 
Ce siècle qui connut pourtant deux guerres mondiales, sans merci, le tragique aboutissement d’Auschwitz, ce génocide indépendant des nécessités de la guerre et le massacre de civils à Hiroshima. 
René Cassin a ouvert dans ce contexte historique perturbé un nouveau chapitre de la théorie des libertés. Il était devenu, en quelques décennies, le fantassin des droits de l’homme, celui qui parcourt les idées du monde et qui entraine le peuple à s’affirmer comme porteur d’une aspiration irrépressible à la liberté et à considérer l’individu comme sujet du droit international.
Le premier facteur déclenchant de cette théorie nouvelle a été pour lui, la guerre de 1914, la première qui vit deux peuples se jeter l’un contre l’autre ; la première qui connut la conscription, c’est à dire l’obligation pour tous sans distinction de classe, à prendre les armes pour défendre la patrie. 
Etudiant, âgé de 27 ans, il n’eut guère le temps, de passer l’agrégation de droit, mobilisé, il ne fut que caporal et hardiment, il se rendit au combat. Gravement blessé dès son baptême du feu…Il fut réformé. 
Que faire lorsque l’on a 20 ans, que l’on veut servir son pays et qu’on est mis hors-jeu dès son premier coup de feu ? Aider les premiers blessés, les premiers mutilés, les premières veuves et les premiers orphelins ; c’est ce à quoi il s’est consacré ardemment pendant et longtemps après la guerre. 
Mais un souci politique l’habitait également : le bilan de la guerre était atroce : 
Pour la France seulement, 1 337 800 morts au combat, 4.266.000 blessés dont 600.000 mutilés soit 73% des 8 410 000 hommes appelés au combat laissant 800 000 veuves. 
Or le principe fondamental de l’organisation étatique veut que l’Etat assure la protection des citoyens. Le rôle tutélaire de l’Etat représente sa fonction principale. Il ne s’agit pas de compenser les dommages matériels que la guerre a provoqués parmi le peuple. René Cassin pense fortement qu’il est du devoir de l’Etat de protéger les citoyens non seulement des dommages des guerres, mais d’éviter aux citoyens le fait même de la guerre. Empêcher le déclenchement des guerres, telle est la vocation première de la puissance étatique. Bref, il faut mettre la guerre hors la loi internationale. L’Etat ne doit pas pouvoir contraindre les citoyens à faire la guerre, il ne peut exiger des citoyens, à l’infini, le sacrifice de leur vie. 

Peu après la déclaration de la grande guerre de 1940, alors que les hostilités n’ont pas encore commencé, René Cassin écrit un article intitulé « l’Etat Léviathan » Il compare l’Etat à ce monstre de la mythologie qui dévorait ses propres enfants. 

Alors, peut-on considérer René Cassin comme engagé dans ce combat contre l’omniprésence étatique, comme un anarchiste, un trotskiste, un pacifique acharné ? 
Un épisode extraordinaire se produit alors : 
René Cassin, représentant les organisations d’anciens combattants, était membre de la délégation française à la Société des Nations. Lors d’une séance au cours de laquelle l’organisation internationale, dont, cependant, les Etats Unis n’étaient pas membres mais qui avait fini par accepter que l’Allemagne le fut, examinait la plainte d’un habitant de la Haute Silésie contre les persécutions antisémites dont il avait été l’objet de la part de l’Allemagne nazie. 
La réponse de l’Allemagne fut extraordinaire : c’est Goebbels le ministre nazi spécialement mandaté par Hitler qui, entourés de jeunes sbires en armes, exprima la réaction allemande : « Charbonnier est maître chez lui. Nous faisons ce que nous voulons de nos socialistes, de nos juifs, des pacifistes et nous n’avons pas à subir le contrôle ni de l’humanité ni de la SDN ». 
Ce propos constituait, pour le futur prix Nobel de la Paix, une véritable meurtrissure ! En lui naquit alors l’idée qu’il fallait restaurer, par delà l’autorité des états, un mécanisme de protection international des droits fondamentaux de la personne humaine…au-delà des autorités des états… 

Puis, il y eut Munich, la capitulation de l’Angleterre et de la France devant les exigences allemandes quant à la Tchécoslovaquie. 
René Cassin allait-il se ranger du côté des pacifistes et accepter le diktat d’Hitler ? 
Il en eut peut être la tentation, mais finalement il prit position contre la faiblesse et la lâcheté des gouvernements. Cela lui valut les sarcasmes de ses collègues anciens combattants. On rappelait ironiquement que René Cassin avait inspiré le ministre français des affaires étrangères, Edouard Herriot qui avait proposé aux Américains de signer un traité qui mettrait la guerre hors la loi. Ce qui se passe alors confine au comique : les Américains n’avaient pas répondu à la proposition française. Inquiet, le quai d’Orsay cherchait l’explication de ce silence. Il comprit alors que les Américains avaient trouvé saugrenue la proposition française. Ils l’avaient interprétée comme proposant un pacte de non agression entre la France et les Etats-Unis ! 
Bref, à l’heure du dernier défi d’Hitler la question n’était plus d’actualité  

Un des premiers Français libres  
Commence alors pour le fantassin des droits de l’homme, le moment de sa vie la plus héroïque, la plus extraordinaire : 
Juin 1940, la défaite, un gouvernement de capitulation. Le 14 juin, Paris est occupé par les Allemands. Le gouvernement Reynaud se replie à Bordeaux. Le 17 juin, le gouvernement démissionne et le président de la République, Albert Lebrun, demande au maréchal Pétain de créer le nouveau gouvernement cela signifie que, de toute évidence, la France va demander l’armistice, que la France va capituler purement et simplement. Le 18 juin depuis Londres, un général peu connu, Charles de Gaulle, lance un appel à la résistance. 
René Cassin décide de quitter Paris, non sans avoir réglé ses impôts, geste qui provoque l’extrême surprise du Trésorier ! 
L’armistice intervient après un dernier bond en avant des Allemands qui profitent d’une bévue du vieux maréchal qui avait appelé les armées françaises à cesser le combat au lieu de se contenter de dire qu’il avait demandé à Hitler les conditions d’une armistice. 
René Cassin est très affecté par l’idée de quitter la France, il craint l’accusation de désertion. Mais il constate qu’à quelques exceptions près, nombre de responsables politiques sont tout heureux de régler son compte à la République, sur laquelle ils font porter la responsabilité de la défaite. Les « capitulards »soulignent que la France est le seul pays vaincu par l’Allemagne qui bénéficie d’une zone libre et dont le gouvernement est reconnu par l’occupant du reste du pays ! 
Il faut partir... répondre à l’appel du général de Gaulle. De nuit, au volant de sa voiture, le professeur de droit rejoint Bayonne, sa ville natale, où il retrouve sa femme. Ils embarquent difficilement sur un navire anglais en partance pour Plymouth. Le 29 juin, René Cassin et son épouse débarquent en Angleterre. 
Où se trouve le général de Gaulle ?, telle est la seule question qu’il se pose. Comment le rencontrer ? 
Arrivée à St Stephen House, dans le petit bureau du Général, le professeur Cassin se trouve face à face avec celui qui entrera dans l’histoire de France comme « l’homme du 18 juin ». C’est la rencontre de deux héritages différents animés d’une farouche conviction nationale. 

De Gaulle, un homme ayant le sens de l’Etat conformément a cette très ancienne vocation qui fait de l’institution étatique la clé de la pérennité de la France ; un politique qui croit que le sacrifice des intérêts particuliers est indispensable au respect intransigeant du Bien Public. 

René Cassin, un juriste cherchant à réunir les conditions d’une paix définitive entre les peuples, soucieux d’organisation internationale et de solidarité entre les nations; un patriote qui croit que la France peut jouer ce rôle salutaire en faveur de la condition humaine. En voyant ce juriste à barbiche, vêtu d’une redingote et d’un pantalon à rayures, De gaulle s’écrie : « Vous tombez à pic ». 
Il s’agissait en effet de créer l’acte juridique d’un accord avec le premier ministre Winston Churchill en vue de la reconnaissance par le gouvernement de sa majesté, du général de Gaulle comme chef et représentant des Français libres, ayant décidé de continuer le combat.
Le professeur René Cassin a un scrupule ; l’accord qu’il est chargé de rédiger doit définir adéquatement la partie française. Hésitant, Cassin demande à de Gaulle : « Bien entendu, Général, nous ne sommes pas une brigade française intégrée dans l’armée anglaise, nous sommes l’armée française ». 
De Gaulle répond : « Non professeur, nous sommes la France ». 
Nous sommes la France : quelques marins à pompons, des pêcheurs bretons, des individus bloqués en Grande Bretagne mais pas de ministres ni d’anciens ministres, pas d’ambassadeurs, pas de militaires de haut rang, peu ou pas d’universitaires, personne du monde économique. 
Eh bien oui, nous sommes la France pensait de Gaulle et, avec lui, par contagion, l’ancien président des organisations d’anciens combattants, René Cassin. 
La guerre, depuis Londres, avait un drôle d’aspect, nombre de Français libres avaient tendance à rendre la République responsable du désastre. Très vite René Cassin apparaît comme la caution républicaine de la France libre. 
Les nouvelles des différents fronts n’étaient pas bonnes. Dès 1940, Hitler s’en était pris aux populations civiles. La Luftwaffe avait réduit à néant la ville de Coventry au sud de l’Angleterre, surtout des civils. Et dans toute l’Europe occupée, les Allemands avaient commencé à déporter les civils de religion judaïque jusqu’au fond de la Pologne, dans des camps d’extermination, présentés comme des camps de travail. Le général polonais Sikorsky qui, comme de Gaulle avait rejoint Londres, sur la base de renseignements venant de son pays, témoigne clairement des massacres en cours : Hitler fait la chasse aux enfants, aux femmes, aux vieillards. Telle était sa priorité pour dominer l’Europe. 
C’est en 1942, alors que l’on commence à connaître le sort réservé par Hitler aux communautés juives d’Europe, que de Gaulle demande à René Cassin, de prendre la responsabilité du sort des écoles de l’Alliance Israélite Universelle. 
Cette institution, créée à Paris en 1860 avait, en particulier pour but de diffuser la langue et la culture françaises parmi les populations juives défavorisées d’Afrique du Nord et d’Orient. René Cassin resta président de l’A.I.U. jusqu’à sa mort en 1976. 
En cette même année, René Cassin commence sa réflexion sur les moyens de punir, après-guerre, après la victoire, les auteurs de tels crimes. Il en parle autour de lui. Mais on lui oppose une priorité absolue, celle de gagner la guerre avant toutes choses. Obstiné, il affirme qu’il faut créer une justice internationale pour punir les coupables individuellement considérés. Ce n’était pas le procès d’un Etat monstrueux que le professeur de droit envisageait, mais celui des donneurs d’ordres, des exécutants, de toute la caste nazie. La guerre qui se déroulait en Europe était la négation même de l’idéal humanitaire, de celui des droits inaliénables de la personne humaine. 

Bien sûr il y avait les nécessités de la guerre : priorité d’entre les priorités. Mais l’idée faisait son chemin. Ainsi fut convoquée à Moscou, sur le sujet, une conférence préliminaire. René Cassin ne fut pas invité à y représenter la France libre. 
Existait-il une réticence du Général de Gaulle à l’égard du caractère entier de René Cassin ? 
Aussi, au moment où les Alliés débarquaient en Afrique du Nord, en novembre 42, les gaullistes n’y furent-ils pas associés. Et même lorsque de Gaulle finit par se rendre à Algerie, en avril 1943, René Cassin fut prié de rester à Londres pour « garder la boutique » ! 
On craignait que les Français d’Algerie, les pieds noirs, restés très pétainiste, ne fassent mauvaise figure à celui qui représentait, par sa seule personne, la continuité républicaine. 
René Cassin ne fit pas non plus partie de ceux qui, en Aout 1944, remontèrent les Champs Elysées, dans Paris libéré, derrière le chef de la France libre ! Il était, sur ordre, resté à Alger.
Mais de Gaulle savait bien que le « républicanisme » du professeur de droit finirait par lui être utile. 

Ainsi dans la France à peine libérée, alors que la guerre n’était pas finie, René Cassin fut nommé à la tête du Conseil d’état considéré en cette période de transition, alors que les prisonniers de guerre français n’étaient pas rentrés, comme la première et la seule institution de nature républicaine et devant l’impossibilité d’organiser des élections générales, comme un symbole démocratique intégral. 
Ainsi allaient les choses, alors que la guerre s’achevait et que la France toute à la joie de la libération, voyait cependant rentrer les quelques rescapés du plus grand massacre que l’Europe avait subi au cours de son histoire récente. 

Comment, alors que se dessinait le risque d’une guerre (encore froide) entre l’URSS et les Alliés, amener la communauté internationale à lancer les bases d’un monde organisé autour du respect absolu, de la dignité de la condition humaine et des droits de l’homme ? 
Une nouvelle aventure commençait. L’ONU était créée et René Cassin nommé membre de la délégation chargée d’y représenter la France retrouvée.  

Une déclaration universelle des droits de l’homme  
L’un des objectifs de la nouvelle organisation internationale était, évidemment pourrait-on dire, de formuler les conditions dans lesquelles il serait possible de garantir les droits fondamentaux de chaque homme dans le monde nouveau dont chacun appelait la formation. C’est ainsi que l’on créa une « commission des droits de l’homme » dont le français René Cassin fut élu rapporteur.
Dans l’esprit de l’ancien français libre, il fallait qu’à la différence de la déclaration américaine de 1776, le nouveau texte vise l’ensemble de l’humanité et non pas l’indépendance des anciennes colonies britanniques d’Amérique… ! 
Pour de nombreuses délégations, la nouvelle déclaration devait avoir une dimension internationale. Aux yeux de René Cassin il était important que soit engagé l’ensemble de la communauté internationale et qu’elle puise son inspiration dans la déclaration française de 1789 ; autrement dit qu’elle eût un caractère à la fois révolutionnaire et universel. 
Peu avant le vote du projet de déclaration, le rapporteur, René Cassin, introduisit l’idée que la déclaration devait être universelle, qu’elle concerne toute l’humanité et qu’elle ne soit pas simplement un texte résultant d’un accord international, c'est-à-dire approuvé par des gouvernements. Ainsi le principe même de la déclaration française se retrouvait dans la déclaration des Nations Unis : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. 
Ils sont doués de raison et de conscience » (article 1). De plus le couple conceptuel liberté et égalité se retrouvent dans les deux textes : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » (1789) et « tous les être humains naissent libres et égaux en dignité » et en droit » (1948). Mais il fallait surtout, aux yeux de René Cassin, que le préambule de la déclaration souligne que la seconde guerre mondiale avait marqué la fin d’une certaine idée de l’humanité. 
Après bien des atermoiements la proposition du juriste français fut acceptée par la Commission. Le projet de déclaration dû à la plume de René Cassin, souligne que « l’ignorance et le mépris des droits de l’homme ont été une des causes les plus importantes des souffrances de l’humanité et en particulier des massacres qui ont souillés la terre au cours des deux guerres mondiales ». 
Et le texte proposé par le juriste français se lit ensuite : « Les droits et les libertés (dont il est question ici) ne peuvent être pleinement respectés tant que la guerre et les menaces de guerre ne sont pas abolies. »
Pour René Cassin les droits de l’homme constituent un droit naturel ; c’est à dire coextensif à l’espèce humaine) inaliénable (c'est-à-dire impossible à abolir) et sacrés (c'est-à-dire inviolable). 

La déclaration finalement acceptée par l’assemblée générale des Nations Unies ne reprend pas toutes les idées de René Cassin. Mais le préambule de la déclaration votée se réfère aux « actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité ». La déclaration appelle « à la libération des hommes de la terreur et de la misère » ainsi qu’à la nécessité de favoriser le progrès social. Chacun sait ici que le texte de la déclaration votée en 1948 a Paris au Palais de Chaillot vise d’abord les droits personnels : le droit à la vie ; le droit à la liberté et le droit à la sécurité. Le texte se rapporte ensuite les droits sociaux, la situation de l’homme en société, puis dans un troisième mouvement reconnaissait comme un principe universel les droits politiques fondamentaux : liberté de pensée, liberté de croyance, liberté de parole, de réunion et d’association, car « c’est la volonté du peuple qui est le fondement de l’autorité de tout gouvernement. 
Enfin la déclaration votée vise des droits non encore accomplis ni même définis : les différents droits économiques sociaux et culturels. 

La déclaration universelle des droits de l’homme ne fut pas votée à l’unanimité. 
Et de vives critiques sont venues en attaquer jusqu’au principe même de ses formulations. Des hommes politiques responsables, de bons juristes, ironisaient : 
la déclaration n’a qu’une « valeur incantatoire » elle n’a aucune valeur juridictionnelle disaient-ils. 
Les représentants du monde soviétique et communiste pour leur part, s’en prenaient vivement à la faible part réservée, selon eux aux droits économiques et sociaux.
Enfin les futurs dirigeants du tiers monde, des pays qui n’avaient pas encore accédé à l’indépendance proclamaient que la déclaration onusienne était d’essence occidentale, de mentalité européenne. 

Pendant ce temps, la guerre froide (avec l’épisode chaud de la guerre de Corée) battait son plein. Le monde était au bord de l’affrontement atomique. 

René Cassin qui avait 63 ans, partit pour un nouveau combat : faire voter par les Etats membres des pactes qui, eux, seraient contraignants pour les Etats ainsi le pacte des droits économiques, sociaux et culturels devait entrer en vigueur après la ratification par 35 Etats. Ce fut le cas en janvier 1976, l’année du décès de René Cassin. Quant au pacte relatif aux droits civils et politiques, il entra en vigueur en mars de la même année. 
Ainsi des particuliers, chaque citoyen du monde, pouvait désormais, après épuisement des voix de recours interne, introduire une requête auprès d’un comité créait par chacun des deux pactes. Il ne fut pas aisé de faire admettre par des Etats habitués à leur souveraineté absolue qu’un citoyen relevant de leur autorité puisse aller se plaindre devant une instance internationale d’ un jugement le concernant rendu par la justice de son propre pays. Cela fut fait. 

René Cassin n’a pas connu non plus la création d’une Cour Pénale Internationale chargée de juger les grands crimes commis par des hommes relevant de l’autorité de pays membres des Nations Unis quelque soit le lieu de l’accomplissement des crimes en question. Il ne s’agissait plus de condamner tel ou tel Etat, mais bien de poursuivre les individus qui avaient perpétré des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, ou le crime de génocide. La Cour Pénale Internationale n’est pas susceptible de critiques, comme le furent le tribunal de Nuremberg et celui de Tokyo : La CPI n’exerce pas « une justice de vainqueur » il arrive qu’un magistrat africain soit amené à juger un crime commis en Europe par des Européens dans les Balkans par exemple. 

****
  
Peut-on considérer aujourd’hui que tout est en ordre en matière de justice internationale ? René Cassin aurait- il été satisfait ? Hélas sûrement pas. Les Etats ont encore les moyens s’ils le veulent, ce qui est tout de même assez rare, de protéger leurs grands criminels des foudres de la CPI. Mais l’existence même d’une Cour criminelle a déjà une valeur dissuasive. 

S’il fallait, malgré le cours accéléré de l’histoire porter un jugement sous le regard de René Cassin, quant à l’évolution et à la mise en œuvre du respect universel des droits de l’homme ; s’il fallait continuer d’espérer en la justice universelle c'est-à-dire en la civilisation ; s’il fallait croire en la perfectibilité de l’homme ; s’il fallait accepter le besoin de justice inhérent à la condition humaine, 
Alors, la vie et l’œuvre de René Cassin apparaitraient comme le marqueur du progrès de l’humanité ; de son droit inaliénable, imprescriptible, incompressible, irréductible à la vie, au respect de l’intégrité physique de sa personne, au droit d’être jugé par un tribunal indépendant au cours d’un procès équitable, autant de droits fondamentaux constituant une loi universelle. 
Car il s’agit, voyez vous, de l’homme, de cet être incomparable, doué de raison, industrieux, procréateur instinctif capable d’aimer et vivant en société. René Cassin pensait sûrement que « par essence, la liberté est de nature populaire ! » 
G.I. 
* * * * * * * * * * * * * * * * 

René Cassin, un israélite blessé. 
En Audio à télécharger.
L'après Nuremberg, congrès de juristes à Paris. 
Très intéressant !!

Tribunal de Nuremberg, le 18 octobre 1945. Ils sont 24 responsables politiques, militaires et économiques allemands assis sur le banc des accusés. Début des audiences le 20 novembre 1945. Le tribunal est composé de quatre procureurs: un procureur américain, un procureur soviétique, un procureur britannique et un procureur français. Les accusés peuvent choisir librement leurs avocats. Il y a quatre juges et leurs adjoints qui représentent les vainqueurs. Le Président du tribunal est un Anglais, Sir Justice Lawrence. L'acte d'accusation repose sur quatre points: conjuration, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l'humanité.

Archive intégrale : conférence de presse de René Cassin
Le rédacteur français de la Déclaration de 1948 incarne le combat pour "protéger tout l’Homme et protéger les droits de tous les hommes". Combattant de la paix après avoir été gravement blessé pendant la Première guerre mondiale, représentant français à la Société des Nations durant l’entre-deux-guerres, il compte parmi les premiers civils à rejoindre de Gaulle à Londres en 1940. Juriste de renom, il siège à la Commission des droits de l’Homme de l’ONU durant l’élaboration du texte. Il est président de la cour européenne des droits de l’homme de 1965 à 1968, date à laquelle il reçoit le prix Nobel de la paix. A cette occasion René Cassin revient lors d’une conférence de presse sur l’idéal toujours à parfaire des droits de l’Homme. 




Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.